La Folie Grigny

"Il y a aussi plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie - quand quelqu'un y a fait plus de despense qu'il ne pouvoit, ou quand il a basti de quelque maniere extravagante."

La Folie Grigny (18’, 2014)

Montage final des images réalisées par les habitant(e)s du terrain de la Folie de décembre 2013 à février 2014

Rencontre a la Folie (2)

Si je pars un jour du bidonville de la Folie, sans penser qu’il s’appelle aussi la ville, qu’il circule, qu’il travaille, qu’il va à l’école et à la Tour Eiffel, il se passe que je vois quoi en sortant ?

Il se passe que j’éprouve la faille qui de la suspension spatio-temporelle du bidonville me sépare de la grande minuterie machine de la ville capitale. Que j’éprouve l’obscurité du terrain contre les lumières de la ville ; le fouillis des agencements de matériaux contre le Kaufmann & Broad condominié ; les bouffées suffocantes du poêle en hiver contre la douceur du chauffage chaussettes moquette épaisse ; l’attente infinie devant baraque contre l’organisation efficace de l’humain au travail. Que j’éprouve du contre, de la faille, du contre encore.

Et alors, dans cette brèche, j’éprouve toute l’impossibilité, la distance, le saut incommensurable. Et j’éprouve à tord.

Car ce que je ne peux éprouver si je ne fais pas le détour par la librairie Michèle Firk Montreuil avec Angelica, Rusu, Timothée, c’est le comblement de la faille spatio-temporelle avec possible renversement des dynamiques, ou comment la machine déraille avec arrêt du métro pour accident voyageur ou technique ou grave, obligeant à arrêter au hasard voiture au feu rouge, à faire monter Angelica pour cause de rhumatismes aigus – pas Marcela parce que là tout de même ce serait trop – et, malgré faibles protestations de la conductrice, se faire mener à destination en payant la course d’un livre d’images du bidonville. Arriver enfin à la librairie où s’est translatée l’attente infinie suspension – quand est-ce qu’on repart à Grigny ?

Car si je ne prends pas rendez-vous pour Zorita au Pôle Emploi Viry Chatillon pour une inscription post-domiciliation, je n’éprouve pas la nécessité absurdité à voir s’acheminer, envers et contre les obstacles administratifs et institutionnels, les uns et les autres vers les travaux du pauvre, les revenus du pauvre, le logement du pauvre, l’école du pauvre, quand on aimerait en profiter pour inventer tout de suite maintenant hier déjà du nouveau pour tous et en finir avec la machine à salarier qui nous lamine les uns après les autres.

Car ce qui se passe vraiment quand on ne va pas ensemble à la galerie de la Villa des Tourelles Nanterre avec Violetta, Soleda et Rebecca, c’est qu’on n’éprouve pas, ou vraiment beaucoup beaucoup moins bien, la pauvreté mortifère de notre monde en marche forcée ; et le fait que lorsque l’on vient rencontrer, travailler, échanger, photographier le bidonville de la Folie à Grigny, c’est l’énergie vitale d’un ailleurs bien ici que l’on vient puiser, faute de pouvoir respirer là où l’on tente de vivre. Que, si l’on est honnête avec soi-même et avec les autres, c’est bien soi-même autant que l’autre que l’on vient sauver, aider, accompagner, sortir.

Finalement, si je ne vais pas samedi 5 juillet à 10h30 avec Alin à la BRED Paris Avron, je renonce à ce que ça circule, je renonce à ce que notre rencontre en forme de contrat bancaire libère de vie, de chaos et d’émotions. Et dès lors, je renonce à ce qu’un avenir sans la BRED et ses autorisations de découvert surtaxées, sans la RATP et ses billets à 9,80€ l’aller-retour Paris-Grigny, sans la colère fils de pute rentrée d’Esterra face à une photo d’elle où se dessine en fond une baraque mal en point, se dessine chaque jour un peu plus précisément.

Et renoncer, j’ai comme le sentiment qu’Angelica, Marcela, Zorita, Alin, Rebecca, Soleda, Violetta, Esterra n’y sont pas vraiment prêts.

Stella, Larissa et Abel Covaci - 25 au 29 février 2014

Rencontre a la Folie (1)

Si je viens comme ça, un jour, au bidonville de la Folie, sans savoir qu’il s’appelle le bidonville de la Folie, qu’il se parle, qu’il parle, il se passe que je vois quoi en passant ?

Une allée traversante bordée de baraques aux agencements singuliers, à la fois identiques et dissemblables. Plaques de bois, aggloméré, moquettes, jointures diverses, affiches, bâches. J’ai du mal, de chevauchements en renfoncements, à distinguer les baraques les unes des autres ; et les numéros bleus qui semblent vouloir imposer leur ordre administratif désuet ne m’aident pas vraiment. Je marche sur des copeaux de bois, une allée de palettes, des épaisseurs de moquette et de tapis à moitié enfouies dans la terre. Parfois je trébuche sur un pli, un renfoncement dans le sol, un bris de palette. Ou je me prends en pleine figure un câble électrique fixé trop bas entre deux baraques d’un coté et de l’autre de l’allée.

Je vois les poteaux électriques qui surplombent le bidonville de jour, qui grésillent la nuit dans le silence. Je les entends, yeux fermés, onde électronique inconstante qui déverse quoi sur moi dessous ? Derrière encore l’entrepôt commercial et au loin les longues barres blanches des Tuileries qui longent les toits des baraques, les tours de Grigny II qui s’élèvent au-dessus des baraques + arbres + Best Hôtel.

Que se passe-t-il si je m’arrête aux bâches sur les toits, marron sale des murs, chaises dépareillées et objets entassés ? Il se passe que je ne m’assieds pas chez Petru. Et ne pas s’asseoir chez Petru, cela signifie que :

1. Je ne bois pas la tisane douce, alternative à la bouteille de 2 litres de Cola de Petru, qu’il partage avec nous. Sur fond de canapé moelleux et de musique pop roumaine venue de chez des voisins clairement moins taiseux que Petru. Il a trois jours de travail la semaine prochaine, près à aller jusqu’à Lille refaire l’électricité de toute la maison. Où et quand tu veux. Du travail.

2. Je ne vois pas le mini lecteur DVD qui tourne sans s’interrompre quand le générateur faiblit et que l’ampoule électrique du plafond, elle, s’éteint doucement, avant de repartir de plus belle. Je n’ai pas de nouvelles de Zena, hospitalisée en Roumanie pour problèmes de cœur – « Allo Zena, comment ça va ? Oui. Fatiguée ? Oui. Pas trop seule ? Oui. Je t’embrasse. Oui. Etc. » – faute de domiciliation et d’accès aux soins en France.

2. Je ne parle pas de la préparation de la mamaliga, assortie de son débat contradictoire : accompagnement simple ou nécessaires surcouches de poulet, brie + 5mn au grill – menant à un descriptif approximatif du bortsch, une tendance à préférer l’un ou l’autre et un questionnement général sur la présence de l’huile et de sa quantité, quand friture il y a. Je ne prends pas date pour un repas avec mamaliga + gâteau fin juin/début juillet, on se rappelle. Nous n’évoquons pas, en tous les cas, l’éventualité que ce repas puisse se faire à même le trottoir. Je crois que j’amènerai du bon vin, pas trop lourd.

Si je m’arrête aux bassines et bonbonnes d’eau, à la vaisselle qui se fait dehors, aux vêtements qui sèchent sur les fils électriques et les fils tout courts, aux fenêtres en plexi translucide, je ne vois rien derrière les rideaux de dentelle blanche dessin cheval ou campagne bucolique chez Baronitsa. Et ne pas s’asseoir dans la véranda de Baronitsa, à côté de Denisa – verre de Coca et brioche fourrée aux légumes, cela signifie que :

1. Je ne comprends pas que tout ce qu’elle demande, Baronitsa, c’est juste du ménage, quelques heures de ménage. Que Pôle Emploi + Initiative Emploi + Cours de Français + Apprendre à Ecrire = PDD ou Parcours Détour Délirant. Quelques heures de ménage, des sous, pourquoi écrire ? Son fils part sur un chantier demain faire du nettoyage : il sait écrire ? La bouffée d’oxygène que ce SMIC qui va tomber. En attendant, elle est là, cuisine, ménage, rangement, baraque impeccable – toujours impeccables les baraques. Et pas de travail possible – on ne nettoie pas en France ?

2. Je ne vois pas les tentures accrochées aux murs des baraques, les photos de famille, l’horloge avec volutes, la télé plus grande ce serait trop, les piles de couvertures couleurs panthère, grosses fleurs, ours polaire, etc. Et ce plat préparé avec petits salamis, bâtonnets de concombres et lamelles de poivrons rouge – pain tranché. L’envie, parfois, de s’allonger sur le lit qui fait canapé et d’écouter une heure les paroles incompréhensibles des uns et des autres, de faire durer la douceur d’être ensemble sans se comprendre.

Si je m’arrête au tout-petit, là, ébouriffé, joues tâchées, vêtements pas moins, pieds nus sur le sol irrégulier et boueux, je n’entre pas chez Angelica, où Medallion dort sous les couvertures, dans un coin du lit, petit tas imperceptible de couleur sur lequel je manque m’asseoir. Je ne peux entendre Angelica parler si fort, si continûment et aller du poêle à la chambre derrière, revenir, battre les œufs à la main, repartir, alimenter le poêle, démarrer la télé, ranger la vaisselle, parfois s’arrêter et s’installer sur le lit en face. Je ne comprends rien de ce qu’elle me dit, Angelica ; elle ne comprend rien de ce que je lui dis. Nous n’envisageons pas sérieusement de nous arrêter pour autant. Nous nous informons, nous parlons, parfois pas. Parfois, Angel est appelé à la rescousse. Mais pourquoi vraiment ? Par manque momentané de confiance en nous. Un peu comme si nous nous arrêtions soudainement au seuil, à la porte déglinguée qui ne ferme ni ne s’ouvre d’équerre, porche sous lequel il ne faut pas oublier de se baisser, faute sinon de se prendre un bout de bois échardeux dans le front. Comme si nous nous proposions en conscience de ne pas. Et quoi encore ? Nous aurions si peu de vie et de sédition en nous ? Ce serait mal nous connaître.

Lumenitsa

Larissa et les épinards.

Stella, Abel et Larissa Covaci.

Marcella Covaci - 17 au 24 février 2014

Marcella Covaci - 17 au 24 février 2014

Anghel et Medalion Covaci - 3 au 10 février 2014